Lili-Anna Pereša : au cœur de la lutte contre les inégalités

Pour Lili-Anna Pereša, tout a commencé dans les années 70, alors qu’elle est en visite dans la famille de son père dans un petit village en Yugoslavie.  Il n’y a pas de téléphone, pas d’eau courante et de toilettes, pas d’électricité en continu.  A travers ses yeux d’enfant de 11 ans, elle se demande pourquoi sa famille croate ne bénéficie pas de ces services, alors qu’ils sont élémentaires dans sa famille au Québec ?  Après tout, « on est les mêmes personnes, et puis c’est ma famille ! »  L’éveil s’amorce alors sur les inégalités dans le monde et, tout ce qui suivra sera guidé par ce fil conducteur !

Sa vision se précise au long de son adolescence et en toute rationalité, elle définit les moyens qui lui permettront de réaliser son objectif.  D’abord, des études en génie à la Polytechnique avec l’idée de faire des grands projets en développement international pour amener des services aux populations non desservies (1987).  Puis, un premier emploi comme ingénieure chez Bell Canada où elle apprend la gestion de projets et tisse des liens étroits avec d’autres professionnels.

L’enseignement des sciences au Malawi

En 1990, elle prend congé de Bell et s’engage avec Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC) pour enseigner les sciences au Malawi pendant 10 mois.  Elle reçoit le même salaire que les professeurs du pays (50$/mois) et vit comme les locaux. Ce travail, dit-elle, lui a appris à bien communiquer et a confirmé son intérêt pour « le développement des individus n’importe oú dans le monde ».  A la fin de l’année scolaire, dix de ses étudiants sont acceptés à l’université : une première !  Forte de ce résultat, elle décide qu’elle veut travailler à un niveau plus macro.

Le Burkina Faso : une expérience marquante

En 1992, elle quitte Bell Canada, ainsi que sa carrière en génie, pour s’envoler au Burkina Faso avec Oxfam-Québec.  Son mandat : conseillère en gestion chez Burkina Secours, une ONG locale fondée en 1972 à Bobo-Dioulasso, au sud-ouest du pays, et axée sur les évacuations sanitaires et l’accès aux soins de santé.

Tôt après son arrivée, on lui apprend qu’il existe depuis 7 ans, dans un petit village éloigné, un prototype de mobylette-ambulance facilitant les évacuations en milieux éloignés et difficiles.  Elle s’y rend et l’ingénieure en elle est séduite !  Un équipement simple et durable, une technologie appropriée aux besoins de la population, une appropriation totale de l’équipement par la communauté quant à l’opération, aux réparations, modifications, etc.  Avec ses collègues de Burkina Secours, elle travaillera pendant deux ans à la préparation d’un projet pour la fabrication de 200 à 250 mobylettes-ambulances, toutes vendues ou données grâce à des dons. Ce type d’ambulance a évolué au cours des derniers 20 ans, s’adaptant toujours aux besoins.  Depuis, il y aurait entre 600 et 700 mobylettes-ambulances en Afrique de l’ouest, entre autres au Mali et au Niger. Certaines ont des ossatures carrées en tube, couvertes d’une bâche pour la protection des évacués.[i]

Lili-Anna aidera aussi à mettre en place les mécanismes de gestion qui sont de mise : la comptabilité, des ressources humaines appropriées tels qu’une infirmière, ainsi que du financement pour la chaine de montage et pour l’organisation.

Quand on lui demande comment son expérience au Burkina l’a marquée, elle souligne immédiatement qu’elle y a rencontré son mari, le père de ses enfants et son compagnon de vie.  Elle a beaucoup appris de cette expérience plus large.  Les cas de détresse, les excisions, les accidents, les décès ont témoigné jour après jour comment les enjeux dépassent de beaucoup les moyens.  Elle constate aussi que la pauvreté a plusieurs dimensions et qu’il faut s’adresser à plus qu’une à la fois pour amorcer le changement. Depuis ce temps, elle est restée généraliste, se servant du cumul de ses expériences pour analyser les enjeux, trouver des solutions et identifier les processus pour y arriver.


Tranche de vie au Burkina Faso
« Dans la vie, il faut être sensible à la diversité, pouvoir s’adapter aux situations, aux différents types de personnes et à leurs rôles, dit-elle.  La vérité et les mots ont parfois différentes définitions dépendant des cultures ».   De plus, la culture locale commande des actions parfois incomprises par l’extérieur.  Par exemple, quand le chef de police de Bobo-Dioulasso a pris le temps de lui expliquer la raison d’un retard jugé excessif pour leur rendez-vous, elle a apprécié le partage d’un brin de culture. « Il y aurait définitivement eu perception de non-respect » lui a-t-il confié, s’il avait quitté rapidement son interlocuteur du rendez-vous précédent…..avec toutes les répercussions que cela aurait pu engendrer dans le temps.

Elle ne lâche pas le ballon….

Femme d’action et gardant en tête qu’il faut agir contre les inégalités, elle a œuvré pour CARE Autriche dans les camps de réfugiés en Bosnie et en Croatie (elle parle le croate) et elle est retournée une deuxième fois au Burkina Faso auprès des femmes pour la coopération française.  Puis, elle s’est impliquée, à titre de directrice générale, auprès des Petits frères des Pauvres, du YWCA de Montréal, chez Amnesty International France, et UNICEF au Québec.  Au moment oú elle est dirigeante de ONE DROP[ii] en 2009, elle apprécie travailler à nouveau avec Oxfam-Québec qui a des liens forts avec le Cirque du Soleil.  ONE DROP et Oxfam-Québec travaillent encore en partenariat sur plusieurs projets visant l’accès à l’eau potable dans des pays du sud (Nicaragua, Honduras, Salvador, Haïti….).

Le parallèle entre Centraide et Oxfam

Depuis 2012, Lili-Anna est PDG de Centraide du Grand Montréal[iii].  Elle assume ce grand défi avec sa nature déterminée et le savoir-faire acquis depuis 25 ans.  Centraide appuie quelques 360 organismes communautaires, rejoignant 1 personne sur 7 en difficulté dans le Grand Montréal.  L’approche de Centraide est d’attaquer la pauvreté sous tous ses angles et de manière intégrée : accès à un logement convenable, sécurité alimentaire (incluant les cuisines et jardins collectifs), persévérance scolaire, intégration des nouveaux arrivants, inclusion des personnes handicapées, etc.  Toujours les inégalités…

Elle fait un parallèle intéressant entre les approches d’Oxfam-Québec et celles de Centraide.  D’abord, les populations locales identifient leurs besoins, les enjeux afférents et qui sont ceux qui peuvent les aider.  Puis, Centraide, tout comme Oxfam, les appuie pour la réalisation de leurs projets en facilitant l’accès aux services communautaires et renforçant les capacités des organisations de leurs quartiers.  Les valeurs convergent aussi:  empowerment, prise en charge, justice sociale, un monde égalitaire, de l’auto-critique pour faire mieux, une grande rigueur.

En terminant, Lili-Anna Pereša souligne que, si tout problème a une solution, il faut aussi se préoccuper de l’impact de nos actions-solutions. L’honnêteté de nos interventions et le respect des aspects culturels sont primordiaux.  « Il faut toujours se rappeler » dit-elle en  termes simples, « qu’il doit y avoir une transformation pour que ça soit réussi !».


[i] Une recherche sur le web rapporte que la mobylette-ambulance est aussi produite par une entreprise privée en France!

[ii] La Fondation One Drop contribue à la solidarité internationale en favorisant l’accès à l’eau saine pour tous.  One Drop a été fondée par Guy Laliberté, créateur du Cirque du Soleil.

[iii] Centraide du Grand Montréal est l’un des plus importants organismes philanthropiques au Québec (et au Canada), recueillant plus de 50 millions de dollars en dons.  Pour établir ses priorités d’intervention dans les quartiers cibles, Centraide réunit les acteurs sociaux communautaires en tables de concertation à chaque 3 ans, afin d’identifier les besoins de chaque quartier.