Témoignage de Caroline Berger, Chargée d'information pour Oxfam dans la Corne de l'Afrique
Par-delà les frontières : entre Éthiopie et Somaliland, les bergers tentent de faire face à la sécheresse

À la frontière entre l'Éthiopie et le Somaliland, Oxfam, avec le soutien financier d'ECHO, aide les communautés pastorales à traverser la frontière pour surmonter les sécheresses futures.
Par Caroline Berger.
Assis à l'ombre de l'acacia sous lequel il vit le jour, Abdullahi, chique du qat, une plante légèrement narcotique, tout en scrutant les terres de ses ancêtres, situées à la frontière entre l'Éthiopie et le Somaliland. Depuis des siècles, Abdullahi et ses aïeuls mènent une vie de pasteurs, entraînant leurs troupeaux d'un endroit à un autre, à la recherche de verts pâturages.
« Lorsque j'étais enfant, l'herbe m'arrivait à la poitrine », se remémore-t-il en souriant. Notre village connaissait alors une époque de prospérité. »
Aujourd'hui, vingt ans plus tard, les sécheresses récurrentes ont transformé les terres de son enfance en un paysage aride et hostile. La verdure abondante a été remplacée par une oasis clairsemée, née de la dernière saison des pluies. Mais les éleveurs nomades, comme Abdullahi, n'ont désormais nulle part où aller, du fait que les modes de pâturage traditionnels sont à présent menacés par le changement des pratiques agricoles et l'intensification de la concurrence sur les pâtures. Aujourd’hui, le paysage est quadrillé en plusieurs centaines de zones agricoles délimitées par des clôtures de fortune constituées de branches d'acacia.
« Les terres ont toutes été prises, déclare Abdullahi, regardant tristement l'horizon. Mes animaux ne peuvent plus paître. »
Abdullahi ne possède qu'une parcelle de 150 mètres carrés, tandis que certains de ses voisins ont des terres de 10 kilomètres carrés. Depuis l'indépendance en 1990, près de 90 % des terres de l'ouest de la Somalie sont devenues des domaines clôturés privés, la raison en étant que de plus en plus d'éleveurs abandonnent leur vie traditionnelle de nomades au profit d'exploitations agricoles sédentaires. Mais pour des gens comme Mohammed Digale Ahmed, 50 ans, le passage à l'agriculture est difficile. « Je n'ai pas les outils nécessaires pour irriguer ma terre et le sol est plus fertile ailleurs. »
Ici, au Somaliland, où plus de deux tiers de la population n'a pour seul moyen de subsistance que la terre, le mode de vie traditionnel des pasteurs est menacé. « Le style de vie des éleveurs se détériore chaque année », constate avec tristesse Abdullahi. Les effets du changement des pratiques agricoles se font déjà ressentir et de nombreuses personnes ont été contraintes d'aller s'installer en ville. A Hargeisa, capitale du Somaliland, un nouveau camp de fortune a été érigé pour abriter les nouvelles vagues d'éleveurs déplacés par la sécheresse.
Traditionnellement, les familles de pasteurs erraient librement sans se soucier des frontières nationales qui ont été créées sans le moindre égard pour la vie des autochtones. Cette vie de nomades accroissait leur résilience face à la sécheresse, du moment que leur bétail pouvait paître sur une plus grande étendue alors qu'ils continuaient de chercher des pâturages plus fertiles. S'il est vrai que ce mode de vie est menacé par l'occupation grandissante des terres, il demeure néanmoins des espoirs de prospérité, maintenant que les familles peuvent se rendre en Éthiopie, où le phénomène est moins avancé. De concert avec Havoyocco, son partenaire local, Oxfam a mis au point un programme transfrontalier unique visant à aider les communautés qui vivent le long de la frontière.
Khadilja, une grand-mère qui a vécu au sein d'une communauté de pasteurs durant les 70 années de sa vie, s'inquiète de l'occupation croissante des terres. « Il y a des fermes partout », me confie-t-elle en ajoutant qu'elle peut encore trouver des pâturages pour son bétail en Éthiopie. Les autres villageois sont du même avis.
Le projet transfrontalier d'Oxfam contribue à la préservation du mode de vie des éleveurs, qui tendent de plus en plus à être marginalisés. Grâce au soutien d'Oxfam, bon nombre de personnes, à l'instar d'Abdullahi, ont maintenant la possibilité d'aller vers de nouvelles terres, de l'autre côté de la frontière et d'accéder à des ressources rares, à l'eau notamment, surtout en temps de sécheresse. Avec les neuf bassins de drainage des eaux nouvellement construits par Oxfam, les animaux peuvent accéder à l'eau des deux côtés de la frontière, loin des terres clôturées.
Abdullahi, qui a perdu plus de la moitié de ses animaux lors de la sécheresse de l'an dernier, fonde de grands espoirs dans ce projet. « Maintenant je peux aller librement partout ; cela m'aidera à faire face aux sécheresses futures », dit-il. Il aura en outre la possibilité de vendre ses animaux de l'autre côté de la frontière, chose qui « me permettra d'accroître mes revenus, puisque j'aurai accès à de nouveaux marchés », conclut-il. « Aujourd'hui, je gagne 30 dollars pour une chèvre à Hargeisa ; je peux donc vendre mes animaux des deux côtés de la frontière. » Au Somaliland, les éleveurs constituent un maillon important de l'économie. Par conséquent, en soutenant le commerce d'animaux d'élevage, on contribue à éviter des crises alimentaires futures dans cette région.
Au fur et à mesure que les sécheresses gagnent du terrain en Afrique de l'Est et que les problèmes des éleveurs persistent, l'activité transfrontalière d'Oxfam contribuera à préserver le style de vie pastoral pour les générations à venir.
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