Travailler… et rencontrer Matthew

Dominique Févry-Gilliand, Conseillère technique en communications pour Oxfam-Québec en Haïti.
La plupart du temps, on ne sait pas où va nous mener la vie. On essaie coute que coute de contrôler chaque milliseconde de notre parcours sur cette terre, mais chaque détour a sa surprise. C’est ainsi que j’ai quitté le secteur privé londonien, et que depuis le mois de juillet dernier, je suis devenue coopérante volontaire pour Oxfam-Québec en Haïti.

A mon arrivée, mon mandat de conseillère se concentrait sur l’accompagnement de partenaires – tous des organismes haïtiens – pour leurs stratégies de communications. Alors que je commençais à m’habituer doucement aux rues chaotiques de Port-au-Prince, et à cette juxtaposition entre la vie des pauvres et des plus fortunés, l’ouragan Matthew s’est abattu sur l’ouest d’Hispaniola. Personne n’aurait pu prédire que trois mois après mon arrivée, j’apporterai du support à l’opération humanitaire qui suivit la plus grande catastrophe à avoir frappé Haïti depuis le fatidique séisme du 12 janvier 2010.

Dès le 1er octobre, les équipes d’Oxfam ont déclenché une cellule de crise pour se préparer au passage de l’ouragan sur l’île. Port-au-Prince, la capitale, a cette fois-ci été épargné, mais malheureusement, dans la nuit du 3 octobre, certaines parties du sud du pays ont été complètement ravagées.

Quelques jours plus tard, je me suis jointe à une des missions, surnommée Opération Dekabes, coordonnée par mes collègues qui avait pour but de livrer 110 tonnes de denrées alimentaires et de bâches à des régions durement touchées par le cyclone.

Armée d’une petite caméra et d’un calepin, j’écoutais les habitants de villages des départements du Sud et de la Grande Anse, pour mieux comprendre et mesurer l’impact humain de la catastrophe. Liphète Charlestra, un ébéniste de 52 ans d’Anse d’Haineault, avait besoin de me montrer des chaises brisées qu’il avait fabriquées lui-même et qu’il essayait de réparer avec les trois outils qu’il avait pu retrouver dans les décombres. Dans le même village, une marchande de poissons de 25 ans, Guideline Joseph, tenait à m’expliquer combien le futur des commerçantes était menacé dans ces circonstances désastreuses.

Pour mener à bien Opération Dekabes, l’équipe a dû voyager pendant cinq jours sur des barges où il n’y avait ni toilettes, ni douches, et sur lesquelles il fallait dormir à la belle étoile, même lorsque la pluie torrentielle s’abattue sur nous la première nuit. Mais relater ces faits reste futile. À l’arrivée, ce sont des milliers de personnes que nous avons rencontrées, qui n’ont plus de maisons et dorment par terre dans les ruines, beaux temps, mauvais temps. C’est le cas de Jolita Meridor, qui a 21 ans et qui s’occupe de ses deux bambins.

Lorsque j’ai accepté le poste de coopérante volontaire en Haïti, je voulais expérimenter autre chose que le secteur privé et partager mon expertise avec d’autres. Moi qui suis née au Québec, je voulais connaître d’où venaient mes parents et aïeux. Je tenais à comprendre cette perle des Antilles déchue, trop souvent connue pour ses mauvaises nouvelles : instabilités politiques, montée des inégalités, tremblements de terre, et j’en passe. Je voulais connaitre la face cachée d’Haïti : ses éclats de rire, sa camaraderie, sa terre riche en culture, sa résilience à affronter tous les tracas de la vie. J’ai la chance de faire tout ça, et bien plus. Ce n’est pas juste moi qui partage mon expérience dans ce travail, c’est aussi ces rencontres et ces collaborations qui m’enrichissent jour après jour. Je suis heureuse de n’avoir pas pu contrôler cette milliseconde qui m’a menée là où je suis aujourd’hui.