Photo: Paul Smith/Panos

Des inégalités vertigineuses : le nombre de milliardaires a doublé depuis la crise financière

2014-10-29

Oxfam souligne que la montée des inégalités pourrait faire reculer la lutte contre la pauvreté de plusieurs dizaines d’années (1), dans un rapport qui démontre que le fossé entre les riches et les pauvres nuit grandement aux efforts d’éradication de la pauvreté.

Les inégalités extrêmes nuisent à la démocratie, à la sécurité, aux femmes, à l’environnement et à la santé.

Le rapport « À égalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités extrêmes » publié aujourd’hui par Oxfam expose le fait que les inégalités économiques s’accompagnent d’un éventail de problèmes médicaux et sociaux, incluant des problèmes de santé mentale et de crimes violents, qui menacent l’équilibre de nos sociétés. Le taux d’homicide est quatre fois plus élevé dans les pays qui vivent des inégalités économiques extrêmes.

Ce nouveau rapport explique aussi que les personnes les plus riches du monde possèdent plus d’argent qu’elles ne pourraient jamais en dépenser, alors que des centaines de millions de personnes, et plus particulièrement des femmes, vivent dans une pauvreté abjecte, sans accès aux services de santé et d’éducation de base.

Ces inégalités extrêmes ne sont pas seulement moralement inacceptables, mais elles sont particulièrement dangereuses. Quand des crises humanitaires frappent, ce sont les pauvres qui en subissent le plus les conséquences. Nous le vivons actuellement avec les pays touchés par Ebola.

« L’enjeu majeur des inégalités grandissantes n’est pas le fait  que certains peuvent posséder une voiture de sport ou un yacht de luxe, mais  le fait que les plus riches vivent plus longtemps et en meilleure santé que les plus pauvres, dit Julie Delahanty, directrice générale d’Oxfam Canada. Ils payent pour des places dans les meilleures écoles et influencent les lois qui nous affectent tous. »

« Les jeunes payent aussi lourdement le prix des inégalités économiques extrêmes. Dans la plupart des pays, ils font face à un chômage endémique, à la précarité et au manque d’accès aux services sociaux de base. Ces inégalités augmentent leur vulnérabilité et peuvent mener à des crises sociales, » ajoute Denise Byrnes, directrice générale d’Oxfam-Québec.

Dans le monde entier, la prospérité bénéficie non pas à la majorité de la population, mais aux plus riches dont la fortune extraordinaire s’accroît toujours plus rapidement. Le nombre de milliardaires  a doublé depuis le début de la crise financière. Au Canada, les 10 % les plus riches possèdent plus que le reste de la population (2). Le patrimoine cumulé des 85 personnes les plus riches au monde – qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, comme l’a révélé Oxfam en janvier dernier (3) – a augmenté de 668 millions de dollars par jour entre 2013 et 2014 (4).

Parallèlement, chaque année, le poids des frais de santé fait basculer 100 millions de personnes dans la pauvreté. Entre 2009 et 2014, au moins un million de femmes sont mortes en couches, faute de services de santé suffisants (5).

À travers le monde, le salaire des femmes est en moyenne de 23 % plus bas que celui des hommes, et plus les inégalités économiques sont fortes dans une société, plus grand est l’écart. Seules 23 des 500 chefs d’entreprises les plus fortunées sont des femmes. Et les femmes sont toujours détentrices de la majorité des emplois précaires et sous-payés.

Et ces emplois précaires peuvent être meurtriers. Ce n’est pas un hasard si la majorité des victimes de l’effondrement de la fabrique de vêtements du Rana Plaza au Bangladesh l’an dernier était des femmes.

Du FMI au Forum économique mondial, du pape au président Obama, de plus en plus de voix s’accordent pour reconnaître que les inégalités constituent un défi fondamental de notre époque et que l’inaction est néfaste tant sur le plan économique que social. Le rapport d’Oxfam, qui bénéficie du soutien de Graça Machel, Kofi Annan et Joseph Stiglitz parmi de nombreuses autres personnalités (6), donne le coup d’envoi d’une nouvelle campagne d’Oxfam, À égalité !, faisant pression sur les responsables politiques du monde entier pour qu’ils passent des paroles aux actes et assurent une donne plus équitable, y compris pour les plus pauvres. Assurer des salaires décents, une taxation juste et fournir des services essentiels sont des mesures incontournables afin de réduire les inégalités et de bâtir des sociétés plus justes.

Des mesures rigoureuses sont nécessaires contre l’évasion fiscale des multinationales et des grandes fortunes du monde. Ces entreprises et ces personnes doivent contribuer équitablement à alimenter les caisses publiques, pour que les États puissent réduire les inégalités et bâtir des sociétés plus justes.

Une réduction des inégalités aurait des conséquences aussi bénéfiques que l’inaction serait désastreuse. Par exemple, en enrayant la récente augmentation des inégalités, l’Inde pourrait permettre à 90 millions de personnes de sortir de l’extrême pauvreté d’ici 2019(7).

« Les inégalités sont un problème à l’échelle mondiale et le Canada n’est pas épargné, ajoute Julie Delahanty. Nous avons aussi des efforts à faire, particulièrement en ce qui concerne les égalités entre les hommes et les femmes. Par exemple, alors qu’il n’y a jamais eu autant de mères sur le marché du travail dans l’histoire du Canada, il n’existe toujours pas de système national de garderies et plus d’une femme sur trois parmi les mères monoparentales vit sous le seuil de la pauvreté. »

C’est en revanche une tout autre histoire pour les personnes au sommet de l’échelle, puisque leur patrimoine leur survivra largement. Si les trois personnes les plus riches du monde dépensaient un million de dollars chaque jour, il leur faudrait à chacune environ 200 ans pour épuiser leur fortune(8).Une telle situation extrême n’est cependant pas l’apanage des pays riches. Aujourd’hui, on compte 16 milliardaires en Afrique subsaharienne, où 358 millions de personnes vivent dans l’extrême pauvreté, et les inégalités en Afrique du Sud sont aujourd’hui plus importantes qu’elles ne l’étaient à la fin de l’apartheid.

Notes aux rédactions

  1. Si la trajectoire de croissance des pays africains se poursuit sans changement du niveau des inégalités de revenus, le taux de pauvreté du continent ne passera pas sous la barre des 3 % (définition de l’éradication de la pauvreté par la Banque mondiale) avant 2075. FMI (2014), « Fiscal Policy and Income Inequality », document d’orientation du FMI, Figure 8, Washington, D.C. : FMI, http://www.imf.org/external/np/pp/eng/2014/012314.pdfLe. Le FMI et la Banque mondiale se sont fixé pour objectif de mettre fin à l’extrême pauvreté d’ici 2030. http://www.imf.org/external/french/np/cm/2013/101213af.htm
  2. En mars 2009, Forbes dénombrait 793 milliardaires. http://www.forbes.com/2009/03/11/worlds-richest-people-billionaires-2009-billionaires-intro.html En mars 2014, le magazine en dénombrait 1 645. http://www.forbes.com/sites/luisakroll/2014/03/03/inside-the-2014-forbes…
  3. Une étude publiée par Oxfam début 2014 a établi que les 85 personnes les plus riches du monde possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale. Ce chiffre repose sur le patrimoine des 85 milliardaires publié dans le rapport annuel de Forbes en mars 2013. Rapport « En finir avec les inégalités extrêmes » http://www.oxfam.org/fr/rapports/en-finir-avec-les-inegalites-extremes
  4. Oxfam a établi que, sur la période de mars 2013 à mars 2014, le patrimoine des 85 personnes les plus riches du monde, chiffré dans le rapport « En finir avec les inégalités extrêmes » cité à la note 3 ci-dessus, a encore augmenté de 14 %, soit 244 milliards de dollars.Cela correspond à une augmentation de 668 millions de dollars par jour, soit 463 888,89 toutes les minutes. Rapport « À égalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités extrêmes », p. 3.
  5. Pour la période 2009-2014, les données sur les décès maternels dans le monde ne sont disponibles que pour 2010 et 2013. En 2010, il y a eu 287 000 décès maternels dans le monde, http://africa.unfpa.org/webdav/site/africa/users/africa_admin/public/Trends%20in%20maternal%20mortality%20A4.pdf, p. 1. En 2013, on en a déploré 289 000 http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/112682/2/9789241507226_eng.pdf p. 1. À l’aide de ces chiffres, Oxfam a calculé qu’environ 1,4 million de décès maternels étaient imputables à un manque de services de santé de base entre 2009 et 2013.
  6. Liste des personnalités qui soutiennent le rapport « À égalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités extrêmes » : Graça Machel, fondatrice de la Fondation mozambicaine pour le développement communautaire, experte indépendante auprès des Nations unies sur l’impact des conflits armés sur les enfants et membre fondatrice du groupe The Elders ; Kofi Annan, président de l’Africa Progress Panel, ancien secrétaire général de l’ONU et prix Nobel de la paix ; Joseph Stiglitz, professeur à l’Université Columbia, prix Nobel d’économie ; Nawal El Saadawi, écrivaine et militante égyptienne ; Andrew Haldane, économiste en chef à la Banque d’Angleterre ; Jeffrey Sachs, directeur de l’Institut de la Terre, Université Columbia ; Rosa Pavanelli, secrétaire générale de l’Internationale des services publics ; Ha-Joon Chang, économiste à l’université de Cambridge ; Jay Naidoo, président du conseil d’administration et président du Conseil de partenariat de l’Alliance mondiale pour l’amélioration de la nutrition ; Kate Pickett et Richard Wilkinson, coauteurs de « Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous » (titre original : The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always Do Better) ; Michael J. Sandel, auteur de What Money Can’t Buy: The Moral Limits of Markets ; Kevin Watkins, directeur exécutif de l’Overseas Development Institute ; Mark Thomas, associé et directeur de la stratégie chez PA Consulting Services ; Jayati Ghosh, professeur d’économie à l’Université Jawaharlal-Nehru ; Amina J Mohammed, conseillère spéciale du secrétaire général de l’ONU pour la planification du développement après 2015.
  7. Si elle réduisait son coefficient de Gini de 10 points, soit l’équivalent de 36 %, l’Inde éradiquerait presque entièrement l’extrême pauvreté, en sortant 173 millions de personnes de l’extrême pauvreté.
  8. Calcul réalisé par Oxfam du temps qu’il faudrait aux trois personnes les plus riches du monde pour dépenser leur patrimoine : Patrimoine de Carlos SlimHelu et sa famille : 80 Md de dollars. Nombres d’années nécessaires pour tout dépenser à raison d’un million de dollars par jour : 220. Intérêts quotidiens au taux ordinaire de 1,95 % : 4,3 Mn de dollars. Intérêts quotidiens au taux moyen observé pour les milliardaires (5,3 %) : 11,6 Mn de dollars. Patrimoine de Bill Gates : 79 Md de dollars. Nombres d’années nécessaires pour tout dépenser à raison d’un million de dollars par jour : 218. Intérêts quotidiens au taux ordinaire de 1,95 % : 4,2 Mn de dollars. Intérêts quotidiens au taux moyen observé pour les milliardaires (5,3 %) : 11,5 Mn de dollars. Patrimoine d’Amancio Ortega : 63 Md de dollars. Nombres d’années nécessaires pour tout dépenser à raison d’un million de dollars par jour : 172. Intérêts quotidiens au taux ordinaire de 1,95 % : 3,3 Mn de dollars. Intérêts quotidiens au taux moyen observé pour les milliardaires (5,3 %) : 9,1 Mn de dollars. Le nombre moyen d’années nécessaires à Carlos Slim Helu et sa famille, Bill Gates et Amancio Ortega pour épuiser leur fortune est de 203 années, sur la base des calculs d’Oxfam ci-dessus. Rapport « À égalité ! Il est temps de mettre fin aux inégalités extrêmes », p. 27.