Les 85 plus grandes fortunes possèdent autant que la moitié de la population mondiale

Lettre d’opinion de Winnie Byanyima, directrice générale d’Oxfam international

2014-01-22

L’économie mondiale reprend du poil de la bête et est en voie de sortir de la crise financière. Pourtant, la majeure partie de la population mondiale reste privée des chances de connaître la prospérité, alors qu’une petite élite accapare l’essentiel des bénéfices de la croissance. Nous vivons dans un monde où les 85 plus grandes fortunes possèdent autant que la moitié de la population mondiale.

Aux États-Unis, les 1 % les plus riches n’avait pas vu la part de leurs revenus augmenter aussi rapidement depuis les années 1920 et la Grande dépression. En Inde, le nombre de milliardaires a décuplé au cours des dix dernières années. En Europe, les plus pauvres font les frais des politiques d’austérité, tandis que les sauvetages des banques profitent à des actionnaires fortunés. Malgré l’essor du secteur des ressources naturelles en Afrique au cours des dix dernières années, la majorité de la population africaine peine encore à accéder à l’alimentation, à l’eau potable et aux soins de santé.

Le problème des inégalités est désormais passé au premier rang des préoccupations internationales. Le président Barack Obama en a fait une priorité pour l’Administration américaine en 2014. Selon le FMI, dans trop de pays, trop peu de gens profitent des bienfaits de la croissance. Le Forum économique mondial, qui se tient cette semaine à Davos, a relevé que les inégalités économiques représentent un risque majeur pour le progrès de l’humanité, qu’elles compromettent la stabilité sociale et menacent la sécurité dans le monde.

Il est déjà largement reconnu que, non contentes d’être discutables sur le plan moral, les concentrations extrêmes de richesses freinent la croissance économique à long terme et compliquent les efforts de réduction de la pauvreté. Il faut à présent ouvrir les yeux sur le danger que représentent les inégalités extrêmes de revenus, car elles menacent aussi de saper la gouvernance démocratique.

Depuis 70 ans, Oxfam lutte contre la pauvreté et les injustices dans plus de 90 pays. Nous avons vu comment les plus riches peuvent accaparer le pouvoir politique au détriment du reste de la société. Une concentration massive des ressources est une grave entrave à l’inclusivité des systèmes politiques et économiques.

Dans les pays riches comme dans les pays pauvres, les taux d’imposition les plus faibles, les meilleurs services de santé et d’éducation et la possibilité d’exercer une influence sont de plus en plus souvent accordés non seulement aux personnes fortunées mais aussi à leurs enfants. Sans une action concertée pour réduire les inégalités, les privilèges et les désavantages se transmettront de génération en génération, et l’égalité des chances ne sera plus qu’un mirage.

Mais les inégalités extrêmes ne sont pas une fatalité et nous pouvons y remédier rapidement. Plusieurs exemples le montrent clairement. La récente loi sur la gestion des revenus pétroliers au Ghana est un bon exemple de la façon dont une réglementation ciblée peut favoriser une prospérité partagée. L’Amérique latine a considérablement réduit les inégalités ces dix dernières années grâce à une fiscalité progressive et en promouvant les services publics, la protection sociale et le travail décent. La clé de ces progrès réside dans des politiques populaires représentant la majorité, au lieu de privilégier une infime minorité.

Les États doivent sévèrement réprimer le secret financier qui permet de cacher des milliers de milliards de dollars dans les paradis fiscaux. Ils doivent investir davantage dans un accès universel à l’éducation et à la santé. Ils doivent unir leurs efforts pour poursuivre un objectif commun : en finir avec les inégalités extrêmes partout dans le monde. Pour leur part, les membres de l’élite économique doivent s’abstenir d’utiliser leur fortune pour obtenir des faveurs politiques allant à l’encontre de la volonté démocratique de leurs concitoyennes et concitoyens. Il convient de les obliger à déclarer toutes les participations financières qu’ils détiennent dans des entreprises et à assurer des emplois et des salaires décents dans celles-ci.

Ensemble, pour le bénéfice de toutes et tous, nous devons renverser cette tendance dangereuse qui menace d’anéantir les avancées conquises de haute lutte contre la pauvreté et les injustices.

*Winnie Byanyima est la directrice générale d’Oxfam International. Elle assiste au Forum économique mondial.