Familles fuillant les combats entre les rebelles du M23 et le gouvernement congolais près de Goma. Photo : Kate Holt/Oxfam

Sommet humanitaire mondial et réfugiés : passer de la parole aux actes

Soixante millions au total. 42 000 nouvelles chaque jour. Jamais le monde n’a compté autant de personnes déracinées par les conflits armés, les catastrophes naturelles, la persécution et les inégalités extrêmes.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas aux portes de l’Europe – ou du Canada, encore bien plus inaccessible – que frappent la vaste majorité des réfugiés (qui ont quitté leur pays) ou des déplacés internes (qui ont fui à l’intérieur de leur pays). Les principaux lieux de refuge sont au plus près des crises : en Syrie, au Soudan, en Colombie, en République centrafricaine ou encore au Liban – loin du G8, là où les ressources sont limitées et les États parfois fragiles.

Les reportages médiatiques parlent de vagues et d’exodes, mais la réalité est avant tout celle d’histoires individuelles; de femmes, d’hommes, d’enfants et de vieillards qui s’arrachent à leur milieu pour s’enraciner ailleurs, suivant un parcours unique.

Après avoir fui l’horreur et la dévastation, ces personnes se heurtent encore trop souvent à des frontières closes ou à des politiques discriminatoires qui bloquent leur intégration. L’accord de mars dernier entre l’Union européenne et la Turquie rappelle que le droit de chercher asile, pourtant universellement reconnu, peut être monnayé pour des fins politiques.

Bien sûr, chaque État garde la prérogative de contrôler son territoire. Mais la gestion et l’accueil des populations en quête de protection et de dignité sont une responsabilité commune.


Pistes d’action pour Istanbul

Le premier Sommet mondial humanitaire, qui se tiendra à Istanbul les 23 et 24 mai, offre aux décideurs politiques une occasion unique de s’engager à répondre avec courage et réalisme aux déchirements du monde contemporain – et pas seulement à la pointe de l’iceberg. Il est urgent que chacun fasse sa part, et que le soutien aux personnes déplacées soit perçu comme une responsabilité élémentaire, plutôt qu’un geste de charité discrétionnaire.

Comment trouver normal, comme le montre un récent calcul des engagements d’accueil de réfugiés syriens en fonction de la richesse nationale, que seuls la Norvège, l’Allemagne et le Canada assument leur juste contribution ?

Pour les États en moyens (et cela dépasse largement le G8), une réponse adéquate comporte trois angles d’action complémentaires:

1) Offrir un soutien financier aux pays en première ligne d’accueil (ceux entourant la Syrie, le Soudan du Sud, le Nigéria, etc.) pour leur permettre de répondre aux besoins essentiels de leurs nouveaux résidants – qui peuvent représenter jusqu’à 25 % de la population totale, comme au Liban.

Plusieurs ONG du Canada et d’ailleurs travaillent aux côtés de partenaires locaux pour améliorer les services publics – eau, assainissement, santé, éducation – ou pour faciliter l’insertion des réfugiés sur le marché du travail, afin d’éviter l’appauvrissement et le ressentiment des sociétés d’accueil.

Le financement de ces projets existe et le Canada y participe, mais il est encore largement insuffisant au regard des besoins. 10 milliards de dollars seraient nécessaires pour répondre à la crise syrienne en 2016, mais seulement 22 % de ce montant a été promis jusqu’à présent. Pour le Burundi, seulement 15 %; pour le Yémen, 0 %; et ainsi de suite.

Cet appui devrait également être garanti à moyen terme : en se cantonnant à une logique d’urgence (financement d’un an maximum), on limite l’impact et l’efficacité de projets qui s’attaquent à des crises complexes, dont on sait la résolution distante.

2) Augmenter la part de réfugiés réinstallés sur leur territoire, afin d’alléger la charge des pays de premier accueil. Cet engagement concerne particulièrement les pays plus éloignés des crises, comme le Canada, qui ont relativement peu de demandes d’asile spontanées à traiter sur leur territoire. La réinstallation n’est actuellement accessible qu’à environ 1 % des réfugiés à travers le monde. Or un effort modeste de la part des États permettrait d’ouvrir cette solution à 10 % des réfugiés, par une combinaison de différents canaux de régularisation (statut de réfugié, permis de travail, regroupement familial, bourses d’études, etc.).

Le programme de parrainage privé du Canada, par lequel des particuliers peuvent s’impliquer directement pour faciliter l’intégration de réfugiés, est une excellente façon d’accroître la capacité d’accueil tout en sensibilisant la population à la réalité des réfugiés. Si cette mobilisation individuelle ne peut pas se substituer à la responsabilité collective – via les programmes d’accueil gouvernementaux – elle est complémentaire et devrait être encouragée partout. Pour sa part, le Canada doit continuer à donner l’exemple de ce double engagement auprès des réfugiés de toute provenance – au-delà de la Syrie et de l’Irak.

3) Éviter de contribuer indirectement au déplacement forcé par la vente d’armes aux gouvernements impliqués dans des conflits. Cette limite auto-imposée, au nom du respect des droits humains, est d’ailleurs prescrite par le Traité sur le commerce des armes des Nations unies, que le Canada aurait intérêt à signer.

Une parenthèse qui peut durer 20 ans

Ces trois engagements sont d’autant plus importants que le déplacement forcé « temporaire » est chose du passé. Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés, le nombre de réfugiés qui parviennent actuellement à se rapatrier après une crise est à son plus faible en 31 ans. Les conflits armés, plus nombreux de nos jours, durent également plus longtemps. Et dans bien des cas, ils se superposent à des perturbations climatiques – sécheresses, inondations – plus courantes que jadis, ce qui complique encore davantage le retour à la normale. Ainsi, une personne réfugiée dans un camp aujourd’hui est susceptible d’y passer en moyenne 17 ans…

Oxfam et plusieurs autres organisations de la société civile seront présentes lors du Sommet d’Istanbul, à la fois pour demander des actions concrètes de la part des gouvernements et pour s’engager elles-mêmes à renforcer leurs programmes en faveur des personnes réfugiées et déplacées à travers le monde.

Les grands sommets sont l’occasion de grandes déclarations. Si celles-ci ont leur importance, le vrai travail doit se faire par la suite, plus discrètement, pour s’assurer de traduire les aspirations et les promesses en actions concrètes et durables. C’est dans cet esprit qu’Oxfam s’engage à poursuivre le dialogue avec le gouvernement et le public canadiens, afin de passer des paroles aux gestes – des gestes qui sauvent et qui changent des vies.

Céline Füri est Chargée de programmes humanitaires chez Oxfam-Québec, après avoir travaillé pour le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

Une version anglaise de ce billet se trouve sur également le blogue Development Unplugged du Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI).
Consulter le blogue Un seul monde du HuffPost Québec.