Témoignage de Stéphanie Thérien, coopérante volontaire au Niger

Stéphanie est conseillère en équité entre les sexes

« Bonjour, je vous appelle d’Oxfam-Québec, j’aimerais planifier une rencontre avec vous pour vous proposer une affectation à Niamey, au Niger. » Le Niger ? Avant cet appel reçu par mon conjoint, je n’avais jamais pensé à l’Afrique, sérieusement. Je m’étais encore moins imaginée, moi, en Afrique ! Après de nombreux voyages, j’avais pour la première fois vraiment l’impression de partir pour une autre planète. La préparation pré-départ a donc été une étape très importante pour moi : ne connaissant rien à rien de l’histoire ni de la culture de ces peuples, j’y mettais un zèle évident. Tout lire, tout apprivoiser. Du Coran jusqu’au Républicain.

(La population est musulmane, d’où mon intérêt de lire le Coran avant d’y travailler. Le Républicain est le journal national hebdomadaire, disponible en ligne.)

Dès notre descente de l’avion, les salutations de « Bonne arrivée ! » de nos hôtes se sont instantanément transformées en « bon départ », dans mon cas. Mon histoire d’amour avec les Africaines et les Africains commençait. C’était un beau départ. Nos enfants avaient 2 et 3 ans à ce moment. Une fois cette petite famille bien installée dans la chaleur et la poussière de Niamey, et après avoir réalisé comme consultante un recueil d’études sur les violences faites aux femmes en Afrique de l’Ouest, j’ai manifesté mon (vif !) intérêt de me joindre à l’équipe de coopérants dont mon conjoint faisait partie. J’étais bien consciente des défis que présente l’autonomisation des femmes au Niger et, néanmoins, j’avais – et elle ne m’a jamais quittée depuis – une conviction. Celle de la pertinence de l’aide au développement, celle de la possibilité de participer à l’effort que démontraient les hommes et les femmes du Niger à transformer certaines pratiques sociales.

En débutant mon mandat, un de mes préoccupations les plus importantes était celle de connaître la perception du monde des gens avec qui je m’apprêtais à travailler. Après les longues recherches effectuées comme consultante, j’avais constaté que très peu d’études rigoureuses ont été menées au Niger pour clarifier les modes de pensée et les attentes réelles des femmes et des populations en général – d’où plusieurs copier-coller de modèles de développement occidental… pas toujours concluant. Qu’est-ce que la pauvreté, pour une femme nigérienne ? Que veut dire « autonomie » dans son contexte social, culturel, économique ? Comment établir un réel partenariat sans comprendre la façon dont mes partenaires voient le monde ? La générosité de nos partenaires au Niger m’a beaucoup aidée à travailler, hantée par ces questions. Le support auquel j’ai participé à un cadre de concertation de toutes les organisations nigériennes intervenant dans la lutte pour le respect des droits et contre la discrimination des femmes m’a passionnée.

Mais un de mes projets préférés demeure, parmi tous ceux que nous avons appuyés, celui d’une fédération d’organisations paysannes, qui compte plus de 35 000 membres producteurs et agriculteurs nigériens. Cette fédération, partenaire d’Oxfam-Québec, émettait depuis plusieurs mois le souhait d’intégrer l’approche Genre à tous les niveaux de sa structure : la direction, les groupements, les associations, les membres. Intégrer l’approche Genre pour laisser davantage de place aux femmes dans les prises de décision à tous ses niveaux de gestion pour, en bout de ligne, prendre en compte les préoccupations propres aux femmes membres et leur fournir des services qui permettent leur autonomie économique.

Notre équipe a appuyé cette fédération par différents moyens. D’abord, toujours dans l’optique de ne pas présupposer, avec mes yeux de femme occidentale, les difficultés et les espoirs de ces femmes, nous avons organisé un forum de cinq jours avec des représentantes de tous les groupements, pour les aider à identifier ce qui, à leurs yeux, dans leur vie quotidienne, constituait des difficultés. Après ces longues journées de travail, assises par terre, à 45 degrés, avec un bébé au sein, pour la plupart, et l’aide de traducteurs, les femmes ont exprimé aux représentants de leur direction, les problèmes auxquels elles sont confrontées tous les jours ; elles ont identifié des actions concrètes qui favoriseraient leur intégration dans la fédération en tant que productrices et agricultrices. Comme dans bien des régions du monde, l’autonomisation des femmes au Niger s’inscrit dans un processus complexe : la grande majorité des femmes en région rurale n’a pas accès à l’éducation ni à l’eau potable ; souvent, elles sont aux prises avec certaines conventions sociales qui limitent l’essor de leur autonomie – une femme ne pourrait pas, par exemple, aller elle-même acheter une bête au marché ; et elles ont, bien sûr, des familles nombreuses dont elles prennent charge très jeunes. (L’âge moyen du premier mariage en région rurale tourne entre 11 et 12 ans.) Les discussions du Forum des femmes ont produit des résultats concrets. La direction a modifié son offre de service pour tenir compte de la réalité quotidienne des femmes et favoriser leur accès à ces services. Les activités d’alphabétisation, par exemple, ont été revues : leur contenu est maintenant orienté sur les besoins des femmes, leur horaire respecte les disponibilités pratiques des ménagères, leur lieu est plus propice à l’approbation du mari, etc. Tous les services de la fédération ont, de cette manière, été modifiés. Grâce aux étapes subséquentes d’un partenariat avec Oxfam-Québec – recherche de financement pour une planification Genre, pour une formation Genre à tous les niveaux de gestion, pour la mise sur pied d’ateliers pour les femmes, etc. – les services allant de l’information des membres aux modes d’attribution des crédits agricoles ont tous été orientés vers les intérêts et préoccupations des femmes membres. Ce projet, qui n’était pas à proprement parler un projet de développement économique, a contribué concrètement, par la prise en compte réelle du point de vue des femmes, à l’amélioration de leurs chances et leur autonomisation économique progressive pour un développement durable de leurs compétences.

De nombreux projets intégrant l’approche de l’égalité entre les hommes et les femmes sont toujours actifs au Niger. Ces projets favorisent le développement social et économique plus durable, que ce soit en soutenant des organisations dans leurs efforts de sensibilisation aux droits des femmes, dans leur recherche de fonds pour mettre en place un projet de démarrage d’entreprises féminines, dans l’organisation de services conseils juridiques et financiers, etc. Pour ma part, de retour au Canada, je crois plus que jamais en l’aide au développement. Je pense sincèrement que certains projets, bien ancrés dans les préoccupations des femmes, bien ciblés, préparés sur le terrain par et pour les femmes elles-mêmes, sont en mesure de susciter des transformations sociales. Je réalise actuellement la rédaction de ma thèse de doctorat, qui propose des façons d’intégrer davantage les représentations sociales des groupes aux modes de développement international. Mon travail en Afrique de l’Ouest m’a, certes, beaucoup nourrie dans ces travaux personnels. Et je reste persuadée que notre travail à venir comme coopérants internationaux contribuera, lui aussi, à nourrir les efforts que mettent les femmes à s’émanciper, à se doter d’outils pour atteindre davantage l’autonomie qu’elles recherchent.

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