Témoignage de Helen Hawking, employée d'Oxfam présente en Haïti lors du séisme

12 janvier

La journée au bureau se déroulait normalement : conférences téléphoniques, rédaction de rapports, chasse aux hordes de moustiques qui nous ennuient constamment ici. Je jette un coup d’oeil à mon horloge – plus que 10 minutes avant de rentrer à la maison – quand, tout à coup, le sol se met à bouger légèrement, puis, en l’espace de quelques instants, violemment. La terre tremble plus fort que jamais auparavant. Je cours vers la porte, mais je n’arrive pas à sortir. Je me réfugie alors sous mon bureau, les mains appuyées contre la surface qui me protège la tête, dans l’espoir qu’elle résistera à la pression de deux étages s’écroulant sur elle. Si je me retrouvais enfouie sous une tonne de débris, pourrait-on venir à mon secours? Était-ce la fin pour moi?

Aussi rapidement qu’elles ont commencé, les secousses sismiques cessent. Tout est redevenu immobile. Couverte de poussière, je m’extirpe de mon abri de fortune et, tant bien que mal, je gagne la rue. D’autres personnes en font autant, stupéfiées, blessées, en pleurs ou en silence. Nous faisons le compte et constatons que l’un des nôtres manque à l’appel, prisonnier des décombres. Des collègues le dégagent et le transportent, inconscient et étendu sur un pan de la clôture, à l’hôpital le plus près, où il mourra. Les habitations, les écoles, les bureaux – tous ces édifices où nous passions notre vie – sont devenus nos pires ennemis.

Des voitures gisent abandonnées dans la rue. Les voies de circulation sont impraticables, encombrées de murs, d’édifices, de poteaux de téléphone affaissés et de véhicules écrasés. Nous marchons vers notre domicile, parmi les gens en prières, en pleurs et hystériques. C’est surréaliste. Nous faisons un grand détour pour contourner la station d’essence qui a explosé, mais d’où s’échappent encore des bruits inquiétants. Quelques personnes gémissent à proximité d’un édifice écroulé qui, nous apprend une pancarte abîmée au mur, était une université.

Les moyens de communication font souvent défaut dans les situations d’urgence. Les réseaux téléphoniques sont ou bien en panne, ou bien surchargés. Il est donc impossible de savoir si nos amis sont sains et saufs. Je n’ai aucun moyen d’annoncer à ma famille que j’ai survécu, et j’espère seulement qu’ils n’entendront pas parler du tremblement de terre avant demain. Nous ne savons absolument pas où le séisme a frappé le plus durement et quelle est la situation dans le reste du pays.

13 janvier : Une ville sous le choc

La nuit dernière, nous avons marché jusqu’à la maison dans le noir, et avons dormi – ou essayé de dormir – dans l’espace du jardin le plus susceptible d’être à l’abri de la chute d’un mur ou d’un bâtiment advenant des répliques sismiques. Étendue sous une magnifique voûte céleste étoilée, j’ai passé la nuit à ressentir les répliques sismiques, tenue éveillée par les chants, les claquements et les cris émanant vraisemblablement de l’église à proximité et par notre coquelet local qui, la nuit durant, nous laissait savoir qu’il était vivant!

Aujourd’hui, nous retournons au bureau à la lumière du jour. Nous passons devant l’hôpital affaissé au bout de notre rue. Nous croisons un homme transportant dans ses bras son enfant mort et répétant à qui mieux mieux que son enfant chéri est mort et qu’il ne sait où aller. Nous croisons des gens qui transportent les leurs, étendus sur toutes sortes de civières de fortune faites de portes, de couvertures ou de tout autre matériau à portée de main, vers des installations médicales, en quête de soins.

Nous avons parcouru la rue principale dans un sens comme dans l’autre six fois aujourd’hui. Chaque fois, y gisaient de plus en plus de cadavres, certains enveloppés dans des couvertures, d’autres, contorsionnés et rigides, se trouvaient simplement sous la couche de poussière qui recouvre la ville. Je me demande si leur famille sait où ils sont. Il est impossible de faire une estimation, aussi imprécise soit-elle, du nombre de personnes qui sont mortes, sont disparues ou sont affectées par ce tremblement de terre de magnitude 7,3 sur l’échelle de Richter.

Sur la place du Canapé Vert, des centaines de personnes sont assises dans la rue, dans les petits espaces non encombrés. L’odeur d’urine et d’excréments est insupportable. À ces odeurs s’ajouteront bientôt celles des cadavres et des déchets en décomposition.

Les supermarchés soit se sont écroulés, soit ont été pillés, soit sont fermés pour éviter de faire de nouvelles victimes en cas de répliques sismiques. Les seuls aliments que nous trouvons à manger sont des fruits peu appétissants qu’un groupe de femmes vend en bordure de la rue. Le prix de l’eau a grimpé. Il y a déjà pénurie de nourriture et d’eau. Je me demande combien de temps nous pourrons survivre avec les aliments que nous avons à la maison, deux ou trois jours peut-être. Les gens sont à la recherche des leurs et sont sous le choc. Je crains que la pénurie de nourriture n’envenime la situation d’ici quelques jours. Haïti n’est pas exactement le garde-manger de la région.

Nous assistons à la réunion du personnel d’Oxfam. Bien que nous soyons une petite équipe, sept d’entre nous ont vu leur maison complètement détruite et plusieurs autres, endommagée. Les Haïtiens respectent la consigne de ne pas dormir dans leur lit, comme la terre est susceptible de trembler encore. La plupart dorment dans la rue.

Nous formons des équipes qui sont chargées d’assister à diverses réunions de coordination et d’y recueillir de l’information sur la situation ici, à Haïti. Nous proposons que les membres de l’équipe qui ne viennent pas au travail cette semaine aident à dégager des décombres les personnes qui sont toujours en vie.

Nous assistons à la rencontre du groupe d’organisations qui œuvrent à l’intervention WASH – eau, hygiène et assainissement – pour en assurer la coordination. En situation d’urgence, de nombreuses organisations apportent de l’aide et nous devons joindre nos efforts et répartir les tâches.

Une foule de personnes quittent la ville, valises en main, pour se rendre chez des amis et des membres de la famille dans d’autres régions d’Haïti ou en République dominicaine.

La terre tremble presque constamment ce soir. J’ai la nausée. Il fait plus froid, pas comme en Angleterre en janvier, mais la température est fraîche. Peu avant minuit, beaucoup de gens passent bruyamment devant notre maison. Ils ont entendu dire qu’un tsunami pourrait frapper la ville et, inquiets, ils se réfugient dans les collines. Il pleut légèrement. Ce soir, les habitants de Port-au-Prince passent leur deuxième nuit à la belle étoile.

14 janvier : Jour 3

Haïti n’a pas particulièrement la réputation d’être un endroit sûr. Nous apprenons que tous les détenus de l’immense prison locale qui n’ont pas été tués par le séisme se sont échappés.

Nous faisons aujourd’hui une évaluation rapide des communes où nous avons récemment formé des équipes en secours d’urgence (eau, assainissement et hygiène). Nous visitons les zones à ciel ouvert où se sont réfugiées les personnes déplacées, pour prendre connaissance des besoins. Nous apprenons sans surprise qu’ils ont surtout besoin d’eau, de nourriture, de médicaments et de latrines.

La réunion de coordination de l’intervention WASH ne se déroule pas comme prévu, mais c’est pour le mieux. Plusieurs entreprises privées d’eau offrent de fournir un approvisionnement en eau dans des endroits stratégiques de la ville. C’est une très bonne nouvelle. Ces organisations vont fournir 80 camions d’eau. Les organisations internationales, Oxfam y compris, doivent organiser l’entreposage et la gestion de ces réserves d’eau, une tâche colossale.

Malheureusement, nous découvrons que notre matériel d’urgence (que nous conservons en entrepôt pour utilisation rapide en cas d’urgence) est inaccessible. C’est un sérieux contretemps, car nous devons demain commencer à distribuer de l’eau. Les gens ont faim et soif.

Le spectacle le plus saisissant n’est pas celui des amoncellements de débris qui remplacent désormais maisons et écoles. C’est celui des cadavres : 16 cadavres alignés soigneusement enveloppés dans des couvertures; un groupe de 20 cadavres au rond-point de Canapé Vert, certains portant une étiquette d’identification en carton; une pile de cadavres à découvert, simplement déposés les uns sur les autres; et deux corps à l’angle de rues, un adulte immobile sous un jeune enfant mort.

Aujourd’hui, une foule de gens portent un foulard ou un masque sur la bouche. Ils croient se protéger ainsi contre les maladies qui seraient propagées par les cadavres. Il y a beaucoup de foulards rouges. Le rouge est la couleur que l’on perçoit comme la plus puissante et la plus susceptible de tenir les maladies à distance. Il est vrai que les cadavres de victimes du choléra peuvent être les vecteurs de maladies, mais ce n’est pas le cas de ceux des personnes pour la plupart en bonne santé fauchées par le séisme. Mais les gens le craignent probablement du fait que la simple vue de ces cadavres est terrifiante.  

On nous dit qu’un avion nous envoie du matériel d’urgence et qu’il devrait arriver demain! C’est une excellente nouvelle.

15 janvier : Jour 4

Aujourd’hui, nous préparons la distribution de l’eau. Je me suis rendue sur un terrain de golf où sont actuellement entassées 10 000 personnes. Il y a un grand nombre de personnes malades et blessées qui dorment ici. J’étais à la recherche d’un lieu adéquat pour mettre en place une citerne.

Je me demande pourquoi les gens se déplacent affublés d’une épaisse couche de crème blanche sous le nez. Je présume que la crème doit dégager un parfum agréable pour contrer les odeurs pestilentielles. En fait, il s’agit de dentifrice, qui est censé les protéger contre les maladies!

Nous dormons toujours à l’extérieur et continuerons de le faire pendant quelques jours. Je ne sais pas ce qui me manque le plus : dormir dans mon lit ou manger des plats cuisinés! Nous avons une longue journée qui nous attend demain, mais, nous l’espérons, une journée productive. Nous allons commencer à installer des points d’eau et à distribuer de l’eau potable.

Le samedi 16 janvier
 
Nous revoilà au club de golf. Ce lieu, habituellement réservé aux mieux nantis de Port-au-Prince, accueille maintenant 10 000 à 15 000 personnes le jour et quelque 50 000 la nuit. Notre mission d’aujourd’hui : commencer à distribuer l’eau potable. Les gens rassemblés dans les camps ont mis sur pied des comités pour gérer les nombreux besoins. Il semble y avoir plus de comités que nécessaire, d’autant plus que ceux-ci ne s’entendent pas toujours sur la façon de faire. Malheureusement, un désaccord pour déterminer qui était responsable de la distribution l’eau a éclaté, ce qui envenimé la situation.
 
Chaque jour, on me demande ce que je peux donner, ce que je fais ici, pourquoi est-ce que je travaille uniquement dans ce camp alors qu’il y a tant de gens dans les environs qui ont autant besoin d’aide? Je ne suis pas Dieu, leur dis-je, pour ensuite ajouter que l’aide qui arrive au pays est colossale, et que nous priorisons les endroits où se trouvent les plus grandes concentrations de gens afin d’aider plus rapidement un maximum de personnes. Eh non, nous n’oublions pas les autres, nous faisons tout ce que nous pouvons.
 
Ce soir, les membres de l’équipe d’Oxfam, basés à Cap Haïtien, au nord du pays, sont arrivés pour nous prêter main forte. Nous avons travaillé étroitement avec eux, nous les avons formés pour être capables d’agir dans des situations de crise. Et voilà, ils sont là. Quelle merveilleuse fin de journée!

Comme j’aimerais croire que, vers minuit, lorsque des bangs retentissent près de notre maison, il ne s’agit que de feux d’artifices. Pensée naïve de ma part, s’il en est une, surtout connaissant la fréquence des pillages. Cet après-midi, nous sommes passés près de deux cadavres abandonnés sur le bord de la route. On nous a dit qu’ils avaient été tués par des habitants alors qu’ils saccageaient et pillaient les lieux. Un couvre-feu à 22 h a été proposé (non officiel). 

Le dimanche 17 janvier
 
Il n’y a qu’une certitude ici : rien ne se déroule comme on le pense. Après toutes les difficultés rencontrées hier, nous misions aujourd’hui sur une journée sans problèmes. Il s’agissait d’une journée importante : nous comptions commencer la distribution des 100 000 litres d’eau potable à même nos réservoirs souples, installés hier et aujourd’hui. 
 
Je suis arrivé au club de golf à midi. Un camion-citerne contenant 5 000 litres d’eau était en train de remplir le réservoir de stockage d’eau. Une fois la fissure colmatée,  tout semblait dans l’ordre. Nous étions prêts. Notre premier bénéficiaire, un jeune garçon quelque peu dépassé par la situation, s’est empressé de remplir son petit contenant blanc qu’il tenait fermement entre ses mains. Ensuite, les gens qui avaient patiemment attendu leur tour recevaient enfin de l’eau potable. Quel formidable sentiment que de voir l’impact réel de notre travail sur la vie des gens. Dix autres cargaisons devaient être livrées à divers points de distribution sur le site. Des comités pour gérer la distribution, organisés par notre équipe nationale WASH, les attendaient. Ils les ont attendus en vain ces camions-citernes. Personne n’est venu. L’eau potable n’est pas la seule ressource liquide en demande; il y a également une pénurie d’essence. Conséquence: impossible de recevoir davantage d’eau, car la compagnie était incapable d’effectuer les livraisons par manque de carburant. J’ai dû transmettre cette décevante réalité aux comités et habitants sur place qui, vu les circonstances, ont relativement bien pris la nouvelle.   
 
Notre équipe a grossi : nous sommes passés de 4 personnes, mardi soir, à 21 ce soir. En effet, aujourd’hui, des équipes d’Oxfam sont arrivées de la République Dominicaine, de l’Angleterre et du Mexique. Ensemble, nous allons réussir de grandes choses, mais pour l’instant, nous devons vivre sans toilette fonctionnelle, sans installations pour cuisiner et avec une quantité d’eau potable limitée. Voilà qui redéfinit l’art de recevoir! 
 
Demain est un autre jour et je l’espère sans problèmes et rempli des 100 000 litres d’eau potable!

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