Témoignage de Jean-Pierre Chicoine, envoyé spécial d'Oxfam-Québec en Haïti

Jean-Pierre en action au centre de la photo

Dimanche 7 février

Nous sommes aujourd’hui le 27e jour après le tremblement de terre. Ce terrible évènement a secoué fortement Port-au-Prince, mais aussi des villes comme Jacmel, Léogâne, Petit-Goâve et plusieurs villages de la région. Les dernières secousses de faible amplitude ont été ressenties surtout à Petit-Goâve le 1 février au soir entre 22h et minuit. Nous souhaitons fortement que ce soient les dernières car elles réveillent la peur et l’anxiété et influent sur l’attitude des personnes qui ont été déjà touchées. C’est très difficile d'expliquer cette peur qui vous guette au moindre bruit, cette anxiété parfois chronique qui occasionne et provoque des secousses même si tout est correct. Vous avez l’impression que la terre tremble, mais bon il n’y a rien. C’est dangereux car ça vous mine et vous vivez un stress intérieur difficile à décrire et à maîtriser. La peur s’incruste en vous d’une manière malicieuse. Vous refusez de travailler à l’intérieur d’un bureau dont les murs et plafonds sont faits de béton, vous refusez de monter à l’étage pour visiter un appartement de peur qu’une nouvelle secousse vous emporte. 

Certain(e)s ont tout perdu en commençant par des êtres humains, certain(e)s devront vivre avec des handicaps suite au tremblement et certain(e)s ne savent plus où aller car leur maison s’est effondrée, leur appartement a disparu de la carte, leur rue est jonchée d’amas de fer tordu et de ciment. Il y a ceux qui ont perdu des parents ou amis qui sont encore pris sous les décombres et pour lesquels on ne saura jamais ce qui s’est passé. Il y a ceux qui, à la fin de cette journée terrible, rangeaient leur étalage au marché et apportaient dans un hangar les produits non vendus et qui ont tout perdu leur investissement car les hangars se sont écroulés. Il y a aussi les plus fortunés qui ont perdu leur commerce, hôtel, resto, magasin de peinture, leur quincaillerie. Il y a aussi les religieux qui ont perdu leur église, temple ou lieu de prière. Il y a aussi les cimetières dont les pierres tombales ont été renversées, écrasées et détruites. Il y a les fonctionnaires dont le ministère s’est écroulé. Il y a ceux qui travaillaient pour les Nations Unies, venant parfois de lointains pays d’Afrique ou d’ailleurs et qui sont décédés ensevelis sous des tonnes de béton; les plus chanceux étant de service, en patrouille... Il y a ceux qui n’ont plus de travail, l’entreprise ayant été détruite ou les structures étant trop dangereuses pour travailler à l’intérieur. Il y a ceux qui n’ont plus d’employeur car ce dernier est décédé...  Cette horrible catastrophe a touché tout le monde du plus petit au plus grand et n’a épargné personne.

Il y a ceux qui essaient de recommencer à vivre sans moyens : attendre en ligne pour des serviettes, du riz, des ustensiles ; attendre en ligne pour que quelqu’un vous donne un matelas, une couverture ; faire la ligne pour avoir de l’eau, du savon, attendre des heures pour savoir s’il y aura une distribution ; faire la ligne pour retirer un mandat poste venue du Nord, un transfert d’argent Western Union pour pouvoir acheter des vivres, nourrir sa famille, c’est cela le quotidien de centaines de milliers de personnes. Ces personnes doivent se battre à chaque jour dans un camp créé spontanément et dans lequel des organisations comme Oxfam doivent faire le maximum pour fournir de l’eau, creuser des latrines, installer des douches, créer ces lieux avec intimité pour protéger le caractère humain des soins corporels, distribuer des trousses de première nécessité, apporter de la nourriture, fournir des soins médicaux car il n’ya pas de place dans les hôpitaux où on opère et si ce n’est pas trop grave la personne retourne immédiatement dans le camp. Plusieurs personnes ont été amputées d’un bras, d’une jambe, parfois des deux. Des enfants sont orphelins et se réfugient chez un parent, chez des voisins.

Puis il y a ceux qui tournent le dos à la ville et qui ramassent le peu qu’il leur reste et partent pour la campagne, on retourne au village car la ville c’est trop dangereux. La ville symbolise la mort, la perte, l’impossibilité de refaire sa vie, l’anxiété. Les gens plus fortunés ont flairé l’affaire l’opportunité, le business, s’en vont dans leur appartement, dans leur maison à Miami, Montréal, New York et louent leur maison à des prix astronomiques à Port-au-Prince aux organisations d’aide qui affluent.

Malgré cela la vie reprend, les marchés fonctionnent, les femmes reprennent les places publiques pour vendre les produits venus de la campagne et on retrouve de tout. On peut même dire qu’il y a de la nourriture à profusion, mais les travailleurs ou ce qui reste des travailleurs ont tout perdu et n’ont pas d’argent pour se procurer ces biens. Il y a bien le cash for work mais cela ne répond pas à tous les besoins. Essayez d’imaginer que demain l’endroit où vous vivez et tous vos biens sont engloutis. Imaginez que dans cet endroit votre fils de deux ans est sous les décombres, que votre épouse a perdu ses 2 jambes, que vos pères et mères n’existent plus. Faut être drôlement fort pour essayer de continuer à vivre. Peut être que cela va vous permettre de mieux comprendre que des bagarres peuvent éclater autour d’un sac de riz, que des jeunes se bousculent et arrachent littéralement des produits aux autres pour survivre. Je ne dis pas qu’il faut accepter cela mais il faut essayer de comprendre le principe de survie.

Des fois j’ai le sentiment d’être impuissant face à tous ces défis qui sont immenses et je ne crois pas que le mot soit assez fort. On va passer dans quelques semaines à la reconstruction de la ville, des quartiers détruits. Bien sûr qu'on doit prévoir des constructions anti sismiques, on ne doit plus bâtir dans des ravines, on doit s’éloigner des flans de montagne, etc. Vous savez le petit peuple lui a déjà commencé à reconstruire, on monte plus haut dans les montagnes, certains installent des cabanes en tôle. Ils ne peuvent pas attendre les plans d’urbanisme car dans 2 mois au maximum la saison des pluies va les frapper et malheureusement, la saison des cyclones et tornades va revenir. On récupère de la tôle, des bouts de bois, on se bâtit des camps de fortune. Qui va prêter aux pauvres pour qu’ils puissent reconstruire une maison? Est-ce que les riches âgés vont faire l’effort de relancer leur commerce? Est-ce que la diaspora qui vit à l’extérieur et qui prend habituellement sa retraite en grande partie à Port-au-Prince va continuer  à le faire? On ne peut encore imaginer les changements que cette catastrophe va apporter dans ce pays pour au moins les 25 prochaines années.

J’espère avoir le courage de vous revenir la semaine prochaine pour vous donner des nouvelles sur les villes rurales.  

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