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Avec des milliards de femmes encore sous-payées, exploitées et portant le poids de
l’injustice qui prévaut dans les politiques fiscales, de soin et climatiques, nous
voulons savoir comment l’élite de Davos contribuera à la construction d’une
économie féministe pour demain, déclarent Lurit Yugusuk et Imali Ngusale du
réseau du développement et de communication des femmes africaines, FEMNET

Mariam fait partie d’une coopérative malienne qui fabrique des foyers de cuisson améliorés, qui permettent de réduire la déforestation et le temps que les femmes doivent passer à collecter le bois. Le rapport d’Oxfam Multinationales et inégalités multiples appelle à plus de mesures stratégiques visant à soutenir le travail domestique et le travail de soin non rémunéré réalisé par les femmes.
(Photo : Diafara Traoré/Oxfam).

Le nouveau rapport d’Oxfam publié à l’occasion du Forum de Davos révèle qu’à l’heure actuelle dans le monde, les hommes possèdent 105 000 milliards de dollars de plus que les femmes, une différence équivalente à plus de quatre fois la taille de l’économie des États-Unis. En tant qu’activistes dans un réseau féministe panafricain œuvrant à faire progresser les droits des femmes et à faire entendre leurs voix, aux côtés de plus de 800 organisations membres, présentes dans 50 pays, nous posons une question simple aux dirigeant·es du monde politique et des entreprises présent·es au Forum de Davos : êtes-vous prêt·es à agir pour mettre fin à cette injustice criante entre les genres ?

Le rapport Multinationales et inégalités multiples révèle que depuis 2020, les cinq hommes les plus riches du monde ont vu leur fortune doubler. Il montre comment le pouvoir des entreprises aux mains d’hommes milliardaires et irresponsables est en train de progresser. D’anciennes tactiques impérialistes refont surface alors que les travailleuses des pays du Sud sont exploitées et voient leurs ressources nationales pillées.

Le rapport révèle par ailleurs comment les plus riches échappent à des impôts qui pourraient financer des services publics décents et profitent de la privatisation de biens publics essentiels. Comme nous l’expliquons ci-dessous, les femmes sont les plus durement touchées par ces injustices, qui sont autant d’obstacles à l’égalité de genre et aux droits des femmes.

COMMENT LE POUVOIR DES MILLIARDAIRES ET DES ENTREPRISES COMPROMET L’ÉGALITÉ

Les grandes entreprises et les milliardaires qui en possèdent la plupart ne rémunèrent simplement pas assez les femmes. Dans nombre d’industries, en particulier celles régies par de grandes multinationales, les femmes font face à des salaires bas, des conditions de travail précaires et une sécurité de l’emploi limitée. Le rapport montre comment les chaînes agroalimentaires en particulier sont truffées de violations des droits des femmes et se caractérisent par une exploitation systémique basés sur le genre.

Le rapport indique par ailleurs que, sur plus de 1 600 entreprises parmi les plus grandes au monde, seules 24 % s’engagent publiquement en faveur de l’égalité de genre. Au niveau mondial, seule une entreprise sur trois est détenue par des femmes, tandis que les structures de propriété de type « old boys club » peuvent entraver le talent des femmes dans les grandes entreprises.

Tout cela donne lieu à d’énormes écarts de salaires : les femmes ne gagnent que 51 cents pour chaque dollar de revenu du travail gagné par les hommes. Enfin, les inégalités sur le marché du travail sont aggravées par d’autres formes d’inégalités, comme celles liées à la race ou au statut migratoire. Les travailleuses migrantes risquent d’occuper les emplois les plus précaires dans la plupart des sociétés, pour les salaires les plus bas.

On estime qu’au rythme actuel, il faudra 257 ans pour combler l’écart salarial entre les femmes et les hommes dans le monde. Non seulement l’exploitation économique renforce les disparités entre les genres, mais elle limite également l’accès des femmes aux ressources et aux opportunités, en compromettant leur chance de briser le cycle de la pauvreté.

IL N’EST PAS QUESTION QUE DE BAS SALAIRES : L’IMPACT DE LA PRIVATISATION ET DE L’ÉVASION FISCALE SELON LE GENRE

La privatisation de services essentiels comme l’éducation et la santé si souvent défendue par les milliardaires et les grandes entreprises nuit également aux femmes et aux filles. Depuis des années, le secteur privé est lié à la négligence des besoins de santé routiniers des femmes, à la réduction de l’accès des filles à la scolarisation lorsque les familles ayant des ressources limitées donnent la priorité à l’éducation des garçons, et à l’augmentation des inégalités dans la main-d’œuvre. Le rapport révèle comment, en dépit de la parité entre les genres dans les écoles primaires publiques en Tunisie, la part de filles dans les écoles privées chute de 30 %.

Les femmes paient le prix des privatisations, en tant qu’utilisatrices des services publics, en tant que travailleuses fortement représentées dans les emplois du secteur public, et en tant que groupe réalisant la plus grande part du travail de soin non rémunéré (voir plus bas), travail qui se trouve accru par la nécessité de compenser la perte des services publics.

En plus de cela, les femmes pâtissent du fait que les multinationales et les milliardaires contournent les impôts qui pourraient permettre de financer des services publics décents, en pratiquant activement l’évasion et l’évitement fiscaux. En Afrique, nos gouvernements sont ainsi privés de recettes essentielles pour les programmes sociaux ciblant les femmes et les filles. Le rapport cite l’exemple du Nigeria où, malgré un taux de mortalité maternelle extrêmement élevé, le gouvernement a proposé en 2020 de réduire le budget de la santé primaire de plus de 40 % pour faire face aux répercussions économiques de la COVID-19.

On estime que les flux financiers illicites, dont l’évasion fiscale, coûtent aux pays africains environ 50 milliards de dollars par an. Cet argent pourrait être investi dans des services essentiels de promotion des droits. En outre, les grandes fortunes du monde des affaires se servent de leur pouvoir démesuré pour influencer les politiques fiscales et manipuler les structures fiscales. Elles réduisent ainsi à néant les efforts de collecte de recettes dont nous aurions besoin pour que les femmes puissent faire valoir leurs droits et atteindre leur plein potentiel.

EN QUOI L’INACTION CLIMATIQUE IMPACTE-T-ELLE LES FEMMES ?

Selon le rapport Les milliardaires du carbone d’Oxfam, les émissions des 1 % les plus riches du monde sont deux fois plus élevées que les émissions de CO2 de la moitié la plus pauvre de la population mondiale et d’ici 2030, leur empreinte carbone sera 30 fois supérieure à celle compatible avec l’objectif de l’Accord de Paris de limiter le réchauffement à 1,5 °C.. L’agriculture industrielle a aussi un impact considérable : entre 21 et 37 % des émissions de gaz à effet de serre entre 2007 et 2016 peuvent être attribuées au système alimentaire mondial.

Le rapport d’Oxfam montre que les femmes, en particulier celles dont le statut socio-économique est moins élevé, paient le prix fort pour ces dégradations environnementales et ont généralement « moins accès à l’aide et à l’assistance, affichent des taux de survie plus faibles en cas de catastrophes climatiques et assument davantage de responsabilités en matière de soins. Elles sont également davantage exposées aux effets du stress thermique et aux risques liés à la santé maternelle et infantile. ».

LE TRAVAIL DE SOIN NON RÉMUNÉRÉ FAIT GAGNER DES MILLIERS DE MILLIARDS AUX ENTREPRISES

Le rapport souligne également que les femmes se chargent d’une part disproportionnée du travail de soin peu et non rémunéré et du travail domestique, et que cela participe aux bénéfices perçus par les entreprises. Selon le rapport, « les femmes et les filles subventionnent de fait l’économie en assumant plus des trois quarts du travail de soin non rémunéré dans le monde. […] En 2020, Oxfam a estimé que la valeur monétaire du travail de soin non rémunéré assuré par les femmes dans le monde s’élève à au moins 10 800 milliards de dollars par an, soit trois fois la valeur du secteur des technologies à l’échelle mondiale. ».

VERS UNE RESPONSABILITÉ SOCIALE DES ENTREPRISES ET UNE ÉCONOMIE FÉMINISTE

Le respect des droits des femmes et des filles nous engage à aller au-delà de mesures de façade pour adopter des modèles socio-économiques promouvant l’égalité entre les genres à l’échelle mondiale.

Nous devons adopter des alternatives économiques féministes. Chez FEMNET, nous voulons encourager les mesures suivantes :

  1. Promouvoir des investissements publics ciblés favorisant les biens et services publics transformateurs du point de vue du genre, et mettre un terme à la privatisation des biens et services publics qui bénéficient surtout aux femmes et aux filles
  2. Promouvoir un reporting transparent de la part des multinationalesconcernant les écarts salariaux entre les genres et les objectifs climatiques, dans l’optique d’accroître la redevabilité
  3. Adopter des politiques économiques inclusives, comme la fiscalité progressive, notamment en mettant en place des impôts sur la fortune, et fournir des filets de sécurité sociale, pour assurer une distribution équitable des ressources
  4. Instaurer une économie féministe qui valorise explicitement le travail de soin, qu’il soit rémunéré ou non, qui donne la priorité au bien-être social et considère l’égalité de genre comme une valeur centrale

Cette année à Davos, les féministes demanderont aux milliardaires du milieu des affaires de rendre des comptes face à leur impact négatif sur les inégalités de genre. Nous exigeons plus de transparence, ainsi qu’un changement systémique, et demandons aux pouvoirs en place d’écouter les femmes les plus affectées. Nous souhaitons voir se produire un changement fondamental, pour que les titans du monde des affaires usent de leur pouvoir considérable pour construire un monde plus juste et équitable pour toutes et tous.

Comme l’a dit Rokeya Rafique, directrice générale de l’organisation bangladaise de défense des droits de femmes Karmojibi Nari dans l’avant-propos du nouveau rapport d’Oxfam :

« Ces milliardaires ont plus d’argent qu’une ouvrière du textile ne pourrait en gagner si elle vivait mille vies. Comment justifier une telle fortune, reposant sur la souffrance et le labeur quotidien de mes sœurs ? »

Rokeya Rafique

Directrice générale de l’organisation bangladaise de défense des droits de femmes Karmojibi Nari

Auteure :

  • Lurit Yugusuk est assistante Justice économique au sein du Réseau de
    développement et de communication des femmes africaines (FEMNET).
  • Imali Ngusale est chargée de communication au sein du Réseau de développement
    et de communication des femmes africaines (FEMNET).

Ce billet de blog « Views and Voices » est le deuxième publié pour la campagne Davos 2024. Consultez tous nos billets sur Davos ici et suivez-nous sur Twitter/X et LinkedIn pour accéder à tous les contenus sur Davos. Vous pouvez lire le rapport de cette année : Multinationales et inégalités multiples : Pourquoi il est urgent d’entrer dans une nouvelle ère d’action publique dans un monde divisé par le pouvoir des multinationales

En savoir plus : Consultez la campagne Valuing Women’s Work ici (page en anglais uniquement) et ce billet de blog (en anglais) expliquant pourquoi nous appelons les gouvernements à aller au-delà du PIB et à mettre au point des outils de mesure économique tenant réellement compte des femmes et du climat.

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