Journée internationale de la paix : le témoignage d’une Yéménite

Les femmes ne devraient plus jamais pleurer, pas comme je l’ai fait.

Un billet de blogue de Manal, une travailleuse humanitaire d’Oxfam au Yémen.

Je me rappelle encore la peur, l’oppression et l’humiliation de cette journée. J’ai tellement pleuré. J’étais terrifiée.

Lorsque la guerre s’est intensifiée en 2015, je menais une vie heureuse avec ma famille dans la ville de Taïz. Je suis attristée de voir comment la ville que j’aimais, la ville qui rassemble tous mes souvenirs depuis mon enfance s’est transformée en ville fantôme, remplie de mort et de peur.

Tout a commencé par un brillant éclair bleu qui, avant le fracas, a illuminé le ciel et a envahi nos maisons et les pièces où nous étions cachés en silence. C’était le premier missile à tomber tout près. Ensuite, de nombreuses bombes sont tombées partout. Ça aurait pu être sur notre maison. Nous avons tenté de ne pas paniquer, mais la panique était la seule chose que nous ressentions. Je me souviens encore de cette lumière bleue, comme d’un cauchemar que je n’aurais jamais cru vivre.

Le jour suivant, je me suis rendue chez une amie pour lui dire au revoir. Elle voyageait à l’étranger. On entendait des chars d’assaut dans les rues avoisinantes, les routes étaient bloquées et nous étions emprisonnées dans sa maison, loin de nos familles qui ne cessaient d’appeler pour savoir si nous allions bien. Je n’oublierai jamais la terreur dans les yeux des enfants, les frères et les sœurs de mon amie qui étaient avec nous.  Je me souviens encore des sons lourds des coups de feu et du crissement des chars, à quelques kilomètres. Nous avons été emprisonnés dans la maison pendant trois jours, personne d’autre avec nous que des femmes et des enfants qui se cachaient sous les escaliers, loin des fenêtres. Nous avons réussi à survivre avec le peu de nourriture que nous avions.

Je me rappelle encore toute la peur, l’oppression et l’humiliation de cette journée. J’ai tellement pleuré. J’ai pleuré et pleuré, tout le long du trajet de retour. J’étais terrifiée.

Destruction des maisons au Yémen

Cette journée n’était malheureusement qu’un avant-goût de ce qui était à venir... de cette impression de peur, de paralysie et de vulnérabilité qui deviendrait bientôt la norme. Cinq ans plus tard, moi et d’autres femmes yéménites ressentons toujours ce sentiment d’emprisonnement. Comme bien d’autres, je m’efforce de le combattre. De faire ce que je peux pour aider les autres en espérant que ce conflit se terminera bientôt, et que la vie pourra enfin reprendre son cours normal.

Lorsque je me déplaçais d’un endroit à un autre pour trouver refuge, j’apportais souvent toutes mes économies et ma trousse de survie. Je pouvais ainsi soutenir ma famille. Nous restions dans des maisons souvent bien trop petites pour la trentaine de personnes que nous étions personnes. Certains membres de la famille sont partis et se sont joints à des groupes de familles déplacées qui utilisaient des écoles comme refuge. Au bout d’un certain temps, le calme est revenu et les gens ont commencé à se sentir en sécurité. Jusqu’à ce qu’un jour, des avions lancent six missiles sur une mosquée des environs, la détruisant complètement. La plupart des personnes blessées dans ce bombardement étaient des femmes et des enfants. L’un de mes proches est mort en secourant les femmes blessées, frappé par une autre bombe. Nous avions tellement que nous n’avons même pas pu pleurer sa mort convenablement.

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Ma famille n’en est qu’une parmi les millions qui ont été forcées à quitter leur maison et tout ce qui vient avec : souvenirs, sécurité, histoire, amour. En tant que Yéménites, on nous a forcés à vivre dans des écoles, des tentes, des mosquées ou avec d’autres amis ou proches. Il y a davantage de gens vulnérables à la violence, à l’instabilité et à la maladie. Nos réseaux de soutien s’écroulent. Nous devons parcourir de longues distances à pied pour aller chercher de l’eau, de la nourriture ou d’autres ressources. La vie en déplacement est précaire.

Dans mes déplacements à la recherche d’un refuge, je fermais souvent les yeux pour un moment. Immédiatement, les souvenirs commençaient à défiler dans mon esprit. L’espace d’un instant, j’étais de retour avec ma famille, pendant nos réunions familiales chez mon grand-père tous les vendredis. Nous mangions le dîner ensemble, puis nous chantions et dansions jusqu’à minuit avec les voisins. Je me remémorais à quel point la vie était paisible et les rêves d’avenir que mes amis et moi entretenions alors. Nous adorions l’aventure. Nous campions occasionnellement dans les villages et les montagnes des environs. Nous profitions de la nature ensemble, dans de magnifiques endroits, en faisant des barbecues, en jasant et en partageant nos espoirs et nos souvenirs.

Tout cela était réel, mais on dirait maintenant un rêve. Nous espérons toujours rentrer à la maison un jour, le lieu auquel nous appartenons et où se trouvent tous nos souvenirs. Tous ces souvenirs qui ont été capturés un soir par un éclair de lumière bleue et le fracas qui l’a suivi.

Je vis maintenant avec ma mère, ma sœur et mes deux frères. Mon père est décédé il y a 15 ans. Je suis l’aînée et la seule pourvoyeuse pour toute ma famille. Je les aime, et j’essaie de répondre à leurs besoins du mieux que je peux. Ils sont mon soutien dans ce monde et pour eux je représente la même chose.

Destruction des maisons au Yémen

Grâce à mon travail humanitaire auprès d’Oxfam, je suis heureuse de voir comment l’aide que nous offrons aide les gens à sourire et leur donne de l’espoir pendant une période de déplacement et de vulnérabilité.

J’ai été témoin de beaucoup et j’ai vécu énormément de choses au cours de ces cinq années de guerre. J’ai aussi vu à quel point il est difficile pour les femmes de survivre dans de telles circonstances. De nombreuses femmes se retrouvent maintenant à être les seules pourvoyeuses de soins et génératrices de revenus de leur famille, ce qui est un énorme fardeau à porter. Les occasions d’emploi sont de plus en plus rares, le prix des produits essentiels augmente, tout cela alors que les restrictions sociales imposées aux femmes demeurent étouffantes. Lorsqu’on est une femme dans un pays comme le Yémen, la guerre est une affaire personnelle au quotidien. La lutte pour la survie se fait plus difficile chaque jour, particulièrement pour les nombreuses femmes forcées de dépendre des hommes toute leur vie, sans avoir eu la chance d’obtenir une éducation adéquate ou des compétences sur lesquelles s’appuyer.

Les femmes du Yémen se lèvent tous les jours, faisant tout ce qu’elles peuvent dans des conditions difficiles, pour protéger leur famille et leur communauté. Je fais partie de celles qui ont eu de la chance, car j’ai une éducation et un bon travail qui me remplit de fierté. Les pires scénarios pour les femmes et les filles après cinq années de guerre au Yémen comptent souvent des violences sexuelles, de la malnutrition, des mariages précoces et, parfois, la mort.

Les femmes du Yémen n’ont rien à voir avec cette guerre. Toutes les décisions ont été prises, et le sont toujours, par des hommes. La violence est perpétrée par des hommes. Pourtant les femmes ont la force d’agir ensemble afin de diriger leur famille, leur communauté et leur pays. Aujourd’hui, je demande à ce que les femmes aient voix au chapitre pour mettre fin à cette guerre et préparer le chemin pour un avenir paisible au Yémen.